« Et qui donc a jamais guéri de son enfance? »

La première fois que l’on m’a parlé de la madeleine de Proust, c’était en sixième. Nous avions une fantastique prof de français, passionnée et passionnante. Je lui dois l’apprentissage du second degré, des métaphores, l’approfondissement des jeux de mots, le plaisir de s’intéresser à notre langue et beaucoup d’autres choses encore. Elle ne nous a pas fait directement étudier d’ouvrage de Proust, mais nous a préparés à le lire via un poème de Lucie Delarue-Mardrus relatif à la douce Normandie où j’ai grandi. Il commençait ainsi: « L’odeur de mon pays était dans une pomme » (la suite ici). Il s’achevait par: « Et qui donc a jamais guéri de son enfance?« .

Moi aussi, j’ai gardé quelques pommes ou madeleines dans un coin de ma mémoire. Quand j’étais petite, ma mère a trouvé dans une tablette de Menier Pâtissier, une recette de hérisson en chocolat. Tous les ans, pour nos anniversaires -ma fratrie et moi-, elle nous en préparait un. Attention, il y avait toute une mise en scène! Nous invitions une ribambelle d’amis. Nous nous retrouvions dans la forêt Normande, dans un endroit spécial appelé Parc de la Roumare où l’on pouvait apercevoir des sangliers, cervidés et autres animaux en semi-liberté. Nous construisions une cabane de branches d’arbres et nous dégustions ce hérisson dessous. Cette recette n’est pas du tout diététique, elle est longue à préparer, on ne la conseillerait probablement plus de nos jours, mais elle donne un résultat spectaculaire pour des yeux d’enfants. C’est une sorte d’énorme brownie, avec des amandes piquées bien en rang pour symboliser les épines, et des Smarties pour les yeux et le museau. Elle nous rappelle tant de bons souvenirs qu’il nous arrive encore, des années après, de la refaire avec amusement pour quelques bonnes occasions. Je ne sais qui l’a créée, mais c’était une vraiment bonne idée marketing.

Aujourd’hui, ma recette personnelle n’indique toujours pas combien de grammes de chocolat noir il faut pour la confectionner, mais plutôt le nombre de barres de Menier Pâtissier nécessaires. Instinctivement, dans ce cas précis, j’achète donc encore ce produit précisément. Par ailleurs, devenue adulte, j’ai découvert avec intérêt son histoire. J’ai réalisé que j’avais, sans le savoir, un peu suivi sa trace.

La chocolaterie Menier existe depuis 1816. Elle produit des tablettes depuis 1856. Elle était initialement basée dans la rue Sainte Croix de la Bretonnerie, dans le Marais à Paris. J’y ai justement résidé quelques mois au début de ma vie professionnelle. Elle vendait des médicaments et remèdes à base de chocolat -attrayant, n’est-ce pas? Cependant, elle a bien vite déménagé à Noisiel, dans l’est de l’Ile de France. Elle a d’ailleurs amplement contribué au développement de cette commune. Je vous passe les détails qui sont très bien racontés par Wikipedia, mais en gros, elle fut rachetée dans les années 70 par le créateur des Smarties et de la barre Lion, puis par Nestlé. J’ai justement travaillé pour un des concurrents des Smarties (au cours d’un stage, j’ai été responsable de la prépération des sirops d’enrobage des M&M’s, groupe MARS / Masterfoods pour les intimes) puis pour Nestlé (Centre de Recherches de Lausanne). Aujourd’hui, l’entreprise Meunier n’est plus visible qu’à travers ses tablettes de chocolat pâtissier et son chocolat en poudre. Comme elle n’est connue qu’en France, Nestlé préfère mettre en avant son équivalent international, « Nestlé dessert« . Les anciens locaux de l’usine de Noisiel constituent désormais le siège de la division France du Groupe.

Ce qu’il y a de bien dans l’agroalimentaire, c’est que nous travaillons souvent sur des produits hédoniques, qui nous relient à une culture particulière, ou à de bons moments. Nous n’en avons pas l’apanage, bien sûr. De plus, j’ai un grand respect pour les autres industries et services nécessaires aux différentes activités économiques. Cependant, j’apprécie particulièrement le petit supplément d’âme de certains de nos métiers. Vous devriez écouter nos discussions lorsque l’on croise nos pairs ou des « anciens » de nos formations: « Oh ben moi, je suis dans la biscotte », « Et moi, j’améliore les frites! », « Je fabrique des fromages bien de chez nous: vous m’en direz des nouvelles… », « J’ai continué mes études et je suis devenu œnologue », « Je fais de la recherche sur… », ‘Tu vois le silo, là-bas? Je vais te dire ce qu’il y a dedans… »; « Tu connais la farine Machintruc? C’est nous qui l’avons développée », « Je vais vous faire déguster le meilleur rumsteck de votre vie », « Et moi, je vais vous montrer qu’on peut se régaler en étant végétarien »…

Et voilà comment on connecte nos madeleines de Proust à la présente réalité. J’aime cette histoire. Et vous?

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